LA MEDIATION
DANS LE CONTENTIEUX FAMILIAL :
UN CHANGEMENT DE CULTURE JUDICIAIRE
-
M. JUSTON
Colloque du GEMME - Décembre 2005
Imprimer
INTRODUCTION
La médiation s’est vue conférer une place
de premier plan par le législateur en matière
familiale.
Mais paradoxalement, la médiation familiale ne semble
pas encore avoir trouvé en pratique dans les Tribunaux
la place qui devrait lui revenir, selon le voeu du législateur.
Une étude du ministère de la justice parue en
août 2005, qui certes ne tient pas compte de l’impact
de la réforme du divorce entrée en application
le 1er janvier 2005, dans Infostat Justice - sous le titre “
La Médiation familiale et les lieux d’exercice
du droit de visite dans le secteur associatif en 2003"
démontre que les JAF ont recouru à la Médiation
familiale en 2003 dans 0,7 % des procédures Familiales
( 0,5 % en 2002).
Et pourtant, la médiation familiale a vocation à
appréhender la totalité du contentieux familial,
en matière d’autorité parentale ou de conflits
liés à la séparation des couples.
I - LE CADRE JURIDIQUE
Pour la justice familiale, le législateur a souhaité
donner une place particulière et privilégiée
à la médiation familiale. La médiation
familiale apparaît comme un choix législatif d’envergure.
C’est ainsi que le législateur a intégré
la médiation familiale dans le Code Civil :
- article 373-2-10 du code civil (loi du 4 mars 2002 - décret
d’application du 3/12/2002) pour l’autorité
parentale ; et
- article 255-1° et 2° du code civil et 1071 du nouveau
code de procédure civile ( loi du 26 mai 2004 et décret
d’application du 29 octobre 2004 ) pour la réforme
du divorce.
La médiation familiale peut permettre désormais
d’appréhender la globalité des enjeux
de la séparation, affectifs et économiques, qui
sont souvent étroitement liés.
Mais l’idée force introduite par la loi du 4
mars 2002 ( article 373-2-10 - 3ème alinéa du
Code Civil) et celle du 26 mai 2004 ( article 255-2ème
du Code Civil) qui n’existe pas pour la Médiation
Civile, est la possibilité pour le JAF d’enjoindre
les parties de rencontrer un médiateur familial qui les
informera sur l’objet et le déroulement de cette
mesure. Cette information est donnée gratuitement aux
parties.
Cette faculté d’injonction peut apparaître
à certains comme attentatoire à la liberté
du justiciable dans la conduite de la procédure. C’est
mal posé le problème.
Comme l’a souligné Madame Danièle GANANCIA,
magistrat : « dire qu’en incitant fortement à
la médiation, on porte atteinte à la liberté
des personnes est un faux problème : quand on oblige
les gens à porter des ceintures de sécurité,
c’est pour protéger des vies ».
Quand on enjoint des personnes à rencontrer un médiateur
familial, c’est pour inciter les parents à déposer
les armes pour protéger les enfants des conflits destructeurs.
Force est de constater que dans la majorité des cas,
les parties, une fois informées, acceptent d’engager
un processus de médiation familiale, ou à tout
le moins qu’elles abordent ensuite la procédure
de façon beaucoup plus consensuelle.
Nul doute que la faculté d’injonction à
une séance d’information atteint son but incitatif.
Ce but doit être poursuivi, tant les atouts de la médiation
familiale sont précieux en matière familiale.
II - LES ATOUTS DE LA MEDIATION FAMILIALE
1 - La médiation familiale est un outil privilégié
au service de la coparentalité.
La médiation familiale est une aide à la coparentalité
dans le cadre de la séparation conflictuelle des parents.
Les juges aux Affaires familiales et les avocats doivent en
permanence avoir à l’esprit qu’un enfant
sur deux ne revoit plus ou presque plus le parent avec lequel
il ne vit pas ; en général il s’agit du
père.
Une telle statistique nationale ne peut pas à l’évidence
rassurer sur la bonne santé actuelle de la Justice Familiale
et de la coparentalité.
2 - La Médiation familiale est un outil de responsabilisation
des parents
La médiation familiale amène les parents à
retrouver leur pouvoir, voire “ leur devoir de décision
“, dans le domaine de l’autorité parentale
qui relève de leur responsabilité première.
A un moment où l’on parle de plus en plus de la
responsabilisation des parents, dans le cadre d’un contrat
de responsabilité parentale, la Médiation familiale
doit permettre aux parents de réfléchir à
l’avenir et à l’éducation de leurs
enfants dans le cadre d’une séparation conflictuelle
et de réinventer leur rôle respectif.
3 - la Médiation familiale est un outil de pacification
et d’apaisement du divorce et de la séparation
des couples.
L’apaisement et la pacification sont les maîtres
mots de la réforme du divorce du 26 mai 2004. Il convient
d’ avoir en permanence à l’esprit que 3 prononcés
de divorce sur 5 reviennent devant le JAF pour une demande de
modification, ces procédures visent très souvent
à permettre aux époux de se revoir pour continuer
à se faire la guerre.
La médiation familiale constitue l’outil, le
lieu de parole privilégié pour comprendre et apaiser
le conflit conjugal, instaurer une compréhension et une
confiance mutuelle, et dès lors, trouver des solutions,
tant sur le plan affectif que dans le domaine patrimonial, qui
auront l’adhésion de chacun.
Dans nombre de situations conflictuelles, la recherche de
la faute ne facilite pas la reprise d’un dialogue et la
préparation de l’avenir. L’investigation
sur la faute parasite trop souvent toute la procédure
et entraîne des dégâts collatéraux
irréversibles.
Le lieu de parole confidentiel qu’est la médiation
familiale doit faire diminuer les divorces pour faute et permettre
d’éviter que les ressentiments ressurgissent dans
des contentieux après divorce.
En effet, les parties en Médiation familiale sont obligées
de se questionner et après avoir évacué
l’abcès du conjugal, vidé leur sac et exprimé
leurs rancoeurs, sont capables pour la plupart d’entre
elles, d’aborder en bonne intelligence le parental et
le patrimonial, et de ne réfléchir qu’à
l’intérêt de l’enfant et de manière
positive aux conséquences de leur séparation.
4 - la Médiation familiale : un outil au service de
la reprise du dialogue entre les parties.
Comment vouloir pacifier, apaiser une procédure de
divorce conflictuelle conformément aux souhaits du législateur,
sans préalablement tenter une reprise du dialogue entre
les parties ?
Il ne suffit pas que les JAF, les avocats et les notaires, par
des paroles magiques, disent aux parties de ne pas conflictualiser
, encore faut-il que les parties soient en état de le
faire.
Et la médiation familiale est l’endroit permettant
aux parties de tenter de renouer le dialogue.
Même si les parties s’arrivent pas à se
mettre d’accord sur la solution à prendre, restaurer
le dialogue entre elles, permet au Juge, à l’Avocat
et au Notaire de travailler autrement, et plus intelligemment.
5 - La Médiation familiale : un outil au service de
la protection de l’enfant.
Les juges des enfants sont trop souvent, en effet, les témoins
de la souffrance des enfants ou des adolescents, victimes des
relations conflictuelles de leur entourage. Les pénalistes
savent bien qu’un divorce, une séparation ratés
se paie plus tard, pour les enfants, très souvent en
échec scolaire et en délinquance.
La médiation familiale utilisée par le JAF peut
permettre d’éviter ces situations de “jafferies”,
qui augmentent depuis ces dernières années sur
la scène du Juge des Enfants.
La médiation familiale peut également être
mise en oeuvre dans le cadre de la protection de l’enfance
par les juges des enfants.
III - LES EFFETS DE L’UTILISATION DE LA MEDIATION FAMILIALE
Il est indéniable, il est démontré que
dans les juridictions où la médiation familiale
est appliquée, elle atteint son but.
1 - la mise en place d’une justice familiale apaisée
L’expérience volontariste et consensuelle, ainsi
que l’investissement dans la médiation familiale
de tous les acteurs judiciaires, dans le cadre d’un partenariat
solide, réfléchi, complémentaire et efficace,
peuvent permettre de mettre en place progressivement, de nouvelles
mentalités, une justice différente, une véritable
culture d’apaisement et de pacification des procédures
familiales, le dialogue et la communication étant la
base d’une séparation réussie, et ce dans
le respect de la place dévolue à chacun des acteurs
de la justice familiale, et de leur complémentarité.
2 - le respect des décisions du JAF
Dans l’immense majorité des situations, à
partir du moment où des parents dialoguent entre eux,
tout est possible ; à partir du moment où les
parties dialoguent, se respectent, même
si elles n’ont pas trouvé de solutions par elles-mêmes,
un grand pas est fait pour trouver des
solutions satisfaisantes pour tous, ou à tout le moins,
pour que les décisions prises par le JAF soient mieux
respectées, mieux acceptées et mieux vécues,
et ce dans l’intérêt des enfants et des parents.
3 - un accélérateur des procédures familiales
L’utilisation de la Médiation familiale est de
plus un accélérateur des procédures familiales.
Contrairement à ce que soutiennent ses détracteurs,
la Médiation familiale ne ralentit pas en moyenne les
procédures.
En effet, l’esprit engendré par l’application
de la médiation familiale dans une juridiction facilite
et simplifie le travail des avocats, des notaires, des juges
et des greffiers, et entraîne de facto un recours accru
aux procédures consensuelles, une recherche d’accords
par les avocats et une simplification des procédures.
4 - un outil de protection de l’enfant
Si l’on veut faire de la prévention, il est nécessaire
que tous les acteurs judiciaires s’occupent d’abord
de la manière dont l’enfant est traité dans
le cadre d’une procédure de séparation conflictuelle,
alors que nous savons tous que pour se structurer l’enfant
a besoin de ses deux parents qui doivent être capables
de se respecter et dialoguer ensemble de leurs problèmes
et de leur avenir.
La Médiation familiale permet pour le JAF, l’avocat
et le notaire de recentrer le débat autour de la question
principale que doivent se poser tous les acteurs judiciaires
dans le cadre d’une séparation conflictuelle :
L’intérêt de l’enfant, l’intérêt
supérieur de l’enfant qui est le fil rouge des
droits de l’enfant.
La médiation familiale adoucit les procédures
judiciaires, et les enfants en sont les grands gagnants.
CONCLUSION
La médiation familiale n’est ni la panacée,
ni la recette idéale, ni la solution à tous les
conflits. Mais, l’essayer, c’est l’adopter.
Elle est un mode de résolution des conflits qui atteint
souvent son but, pour peu qu’elle soit mise en oeuvre
conformément à la volonté du législateur,
et que notamment les juges aux affaires familiales, les Avocats
et les Notaires aient la volonté commune de la mettre
en application.
Elle est certainement une chance offerte aux juristes et aux
justiciables afin d’améliorer certaines situations
conflictuelles ; elle permet de ne pas oublier que derrière
les procédures et le droit, il y a toujours des hommes,
des femmes et des enfants.
Le pari vaut d’être tenté.
Dans ce cas, quand la Médiation familiale est sérieusement
menée dans une juridiction, la Médiation familiale
permet d’obtenir des résultats fort utiles et efficaces.
Elle représente, pour de plus en plus de familles, et
de plus en plus d’enfants, un véritable miracle.
“ Les vrais miracles font peu de bruit” , comme
le dit Antoine de SAINT-EXUPERY.
Dans un certain nombre de juridictions, les juges aux affaires
familiales, les avocats, les notaires et les médiateurs
familiaux démontrent, en partenariat, que la médiation
familiale donne des résultats très intéressants
et encourageants.
Toute réforme en profondeur ne peut pas se faire en
quelques années :
- les réticences sont encore fortes.
- les pressions de certains acteurs sont réelles et difficiles
à contourner,
- et les habitudes sont tenaces.
Il est vrai que pour le JAF intéressé par l’utilisation
de cet outil, chaque audience est un combat.
La médiation familiale n’est pas à l’évidence
dans la formation et dans la culture de l’immense majorité
des acteurs judiciaires du droit de la famille.
La médiation familiale qui s’attache à
tisser des liens, implique paradoxalement bien des ruptures
pour être mise en pratique , et il faudrait entreprendre
une réforme des mentalités et des esprits des
juges aux affaires familiales, des avocats, des notaires, et
bien sûr des justiciables.
Le législateur a été incontestablement
en avance sur l’évolution des mentalités
et des esprits des acteurs judiciaires et des justiciables.
Il serait opportun d’engager, ou à tout le moins,
de continuer un travail d’information et de pédagogie
tant à l’égard du public que de tous les
acteurs judiciaires.
Malgré ce, la médiation familiale commence à
prendre une place dans le cadre judiciaire et le déclic
paraît inévitable, malgré le scepticisme
de certains. Elle permet de mettre en application l’esprit
et la lettre des réformes sur l’autorité
parentale et le divorce.
La médiation familiale ne relève pas d’une
conception séraphique du traitement du contentieux familial,
mais elle est à l’évidence un facteur de
paix sociale qui permet de dépasser les droits et les
cultures.
Elle est une espérance de changement. Comme les énergies
alternatives, c’est l’avenir.
Quand la médiation familiale a droit de cité
dans une juridiction, un réel progrès est constaté
pour les couples qui se séparent dans la difficulté
et pour leurs enfants.